Lola, Pierre REDON Festival SLACK. été2015

LOLA Pierre REDON fESTIVAL slack

Lola, Pierre REDON FESTIVAL SLACK. été2015

Une Marche Sonore dans les bunkers du bois d’Haringzelle au départ de la Maison du Site des Deux-Caps, Audinghen.

Sur la route des Deux-Caps labélisée Grand Site de France, une architecture grossière se distingue de la perspective créée par la limite du paysage champêtre de la péninsule et de la ligne d’horizon maritime. Telle une verrue sur le nez, un colossal blockhaus : la Batterie Todt, ouvrage de l’armée allemande est encadré de canons et de machines de guerre. L’imposant édifice désigne le musée du Mur de l’Atlantique dédié aux vestiges de la Seconde Guerre Mondiale. L’endroit ne me plait pas, je ne suis guère sensible à cette forme de glorification de la guerre.

Si je suis là, en ce samedi ensoleillé de la fin juin, c’est à l’invitation du Festival SLACK, en bonne compagnie de mon mari et d’un bon ami. Curieux de l’art contemporain, fidèles d’artconnexion et de son engagement pour la diffusion d’œuvres dans le domaine public nous avons déjà découvert et parcouru quelques itinéraires ludiques, visions poétiques et dérives oniriques au travers de la programmation du festival. Avec beaucoup d’attentes, nous envisageons la marche sonore de Pierre Redon comme nouvelle expérience esthétique.

Munis des MP3, de la carte gracieusement prêtée par le charmant et aimable accueil de la Maison du Site des Deux-Caps et des conseils d’utilisation des appareils, nous nous engageons sur la route gravillonnée vers le début de la marche sonore. Passée l’hostile batterie et le petit camping camouflé dans les arbustes, nous arrivons sur le site de la marche. Le petit bois touffu d’Haringzelle est de ces endroits ignorés, maintes fois en voiture nous l’avons longé sans jamais avoir même pensé s’y arrêter. C’est cela aussi l’effet SLACK, révéler ce que l’on ignorait au bout de son nez…Découvrir, prendre le temps de s’arrêter.  La signalétique design discrète du festival nous indique la voie à prendre.

Et là, la magie du lieu commence à opérer. Alors que nos conversations allaient bon train, c’est d’un commun accord sans aucune concertation que nous faisons silence. Forme rituelle de disponibilité acquise par notre expérience de l’acte esthétique déambulatoire à la fois performatif et participatif. Les sens en éveil, nous pénétrons dans l’épaisse futaie et longeons le sentier indiqué par la carte, nous suivons les repères donnés de manière sommaire. Je suis à l’écoute des sons : bruissement du vent dans les frondaisons, des odeurs de mousse et d’humus, de la perspective du chemin traversé d’une cépée et de la lumière du soleil diaphragmée par les feuillages. Passionnée de la nature et des éléments qui la composent, je reconnais et identifie les espèces autochtones, m’étonne d’en trouver, d’autres tente de les reconnaitre. Mes compagnons sont devant moi, leur démarche lente, les casques posés sur les oreilles leur donnent une allure étrange, comme si deux aliens à la silhouette de Mickey me guidaient docilement vers un ailleurs.

Nous arrivons au premier point d’écoute de la marche sonore et mettons les MP3 en fonction.

Une suite de bruits : grognements et sonorités acoustiques inquiétantes laissent place aux claquements de sabots de chevaux, le lieu semble tout d’un coup habité, de manière violente. C’est à peine si je me retourne et tente d’éviter l’arrivée de cette troupe de cavaliers. La fonction imaginaire portée par le référentiel sonore est très forte, une peur irrationnelle m’encombre et je ressens quelques angoisses puériles que je gère rapidement. Une conversation se fait audible : un homme à l’accent germanique, une voix féminine portent une narration dont je ne perçois pas immédiatement le sens. J’entends « soldat mort sur la plage, déserteur… » Trop préoccupée par tant de stimuli, je ne sais quel sens privilégier et continue la marche derrière mes camarades explorateurs qui se dirigent vers une masse imposante à l’architecture totalement végétalisée.

Nous sommes au cœur du bois d’Haringzelle, la vision fantasmagorique de ce bloc proéminant est d’une rare magnificence. Telle l’allégorie d’un temple Khmer abandonné à la profusion de la nature, je perçois cet édifice tout autrement que la très inorganique batterie de Todt. Sans aucun mysticisme de ma part si ce n’est le sentiment induit pas les effets cinématographiques sonore de la bande son. Il s’agit plus d’une vision surréaliste. Sentiment qui par ailleurs m’habite depuis le début de cette marche.

Nous grimpons l’escalier qui paradoxalement nous mène dans les entrailles du bunker, la végétation luxuriante est composée d’érables, de fougères et d’arbres à papillon. Nous dominons le gouffre conçu tel un puit de lumière et je ne peux m’empêcher de faire la ressemblance avec la source des Fontaines de Vaucluse. Les stalactites qui ornent les extrémités bétonnées de l’abri ajoutent à cette analogie minéralogiste.

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La randonnée continue, nous nous trompons de chemins ; la perspective lumineuse de la clairière nous a fait manquer la signalétique sombre du festival. Je cafouille avec le MP3 et ne suis probablement plus en phase avec le parcours. Cependant le récit de Lola m’emplit émotivement, les sons étranges font effets sur mes perceptions, je suis dans un état « autre » et une temporalité extra sensorielle comme au-delà du temps présent. Mes camarades ne sont pas plus perturbés que moi par cette erreur de parcours, ce qui nous permet d’effectuer le tour complet du blockhaus que nous observons sous un autre point de vue.

Après avoir repris le droit chemin, traversé la route, la futaie se fait plus claire à l’approche des champs et du littoral que nous devinons au travers des bosquets. Un passage caillouteux beaucoup plus sec nous amène au dernier point de rencontre. Nous faisons face aux débris d’un colossal bunker dont la destruction accidentelle est datée bien après la guerre. Mais ce sont bien des images de guerre qui font référence à cette vision effroyable. L’amoncellement des morceaux de fer et de béton armé a pris des teintes de rouille et de saleté. L’occupation faite du lieu par des résidents en errance est marquée par une série de tags, des restes de repas, les cendres d’un feu de bois et quelques vêtements souillés posés dans une des fenêtres ouverte sur un horizon occupé par un terrain vague.

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C’est notre dernier rendez-vous avec la complainte fantomatique de Lola. Les arrangements acoustiques sont parcourus de rares accords musicaux, ils se superposent aux voix qui se mêlent, le récit se précise mais sa temporalité est confuse. La forme tragique du drame vécu par cette pauvre jeune femme rend l’atmosphère sombre. Et malgré le soleil ambiant, il pèse sur nous une sensation de trouble accentuée par la présence de ces monumentaux bunkers comme mémoire des atrocités et de la barbarie opérée en ces temps d’occupation.

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Sur le chemin du retour, nos conversations reprennent, nous faisons le détour par le premier casemate, échangeons nos points de vue, nos impressions Cette parole nécessaire nous fait revenir au réel, au temps présent. L’artiste Pierre Redon* par ses stratèges nous a effectivement mis en scène dans une forme cinématographique très particulière. Nous tenons la posture de visiteur plus que celle de spectateur ; les protagonistes de l’action sont joués par des êtres fantomatiques et de se fait déjouent nos sens et notre perception du réel. Une impression étrange d’être dans une temporalité basée sur la fiction. Une part d’inconscient que la marche révèle de manière symbolique: comme dans un rêve. Cette forme spectrale de l’expérience esthétique était nouvelle pour ma part et a éveillé ma curiosité sur ce concept original de voyage artistique. Je suis impatiente de pouvoir revivre cette aventure sans en perdre l’onirisme et le mystère.

Pascale complice SLACK

Photos Francis complice SLACK

*http://marchesonore.com/pierre-redon/

http://marchesonore.com/slack-2/